Genius loci, Corpus Christi

Voilà bientôt trois semaines que je suis arrivé à Rome et je n’ai encore rien posté ici. C’est vrai que  j’ai été très occupé, notamment au Centre Anglican, où j’ai aidé l’archevêque Ian Ernest et toute l’équipe à organiser la semaine de Prière pour l’unité des chrétiens. Le fait que j’étais très occupé n’est pourtant pas la seule raison pour laquelle je n’ai pas écrit. Les idées de postes ne manquent pas : l’accueil chaleureux que j’ai reçu du recteur de St. Paul, le Père Austin et de sa femme Maleah ; mon premier dimanche à St. Paul ou j’ai pu rencontrer certains paroissiens et participer à l’office en anglais à 10h30, puis à celui en espagnol à midi ; ou encore les nombreuses rencontres œcuméniques que j’ai faites au Centre Anglican où se rassemblent tous les jeudis matin un groupe de prière qui réunit des méthodistes, de presbytériens, des catholiques, des orthodoxes et bien sûr des anglicans !

Pourtant dans tout ça, dans ce nouveau lieu pour moi, dans ce nouveau contexte j’ai ressenti le besoin de prendre du temps pour écouter et connaître « l’esprit du lieu » avant d’écrire quoi que ce soit.

Marché de Trajan vers 100-110 ap. JC

Pour les Romains de l’Antiquité, le genius loci (esprit du lieu) était un être spirituel réel qui habitait et protégeait un lieu particulier. Avec la christianisation de la culture romaine, ces esprits ont aussi été convertis, leur patronage étant reconnu comme des protections angéliques, celle de la Vierge Marie ou des saints. Cette piété populaire, très incarnée est très présente à Rome, (et encore plus dans le sud de l’Italie m’a-t-on dit!)

Un exemple de « piété » populaire contemporaine dans les rues de Rome : Street Art représentant sainte Agnès. Martyrisée à l’âge de 12 ans, lors des persécutions de Dioclétien (304 ap. JC) la tradition rapporte que les flammes du bûcher sur lequel ses bourreaux avaient voulu la brûler ne l’auraient pas touchée.

À Rome toutes les églises sont sous le patronage d’un saint ou d’une sainte (ou de plusieurs!) dont la vie et l’obéissance au Christ a rassemblé la communauté chrétienne. La première et la plus importante de ces églises est la Basilique Saint Pierre de Rome construite autour de la tombe de saint Pierre sur la colline du Vatican. J’ai eu la chance la semaine dernière d’aller visiter les sous-sols de la basilique avec un groupe de pèlerins et d’étudiants américains de Nashotah House. Ce qui m’a frappé dans cette visite c’est la manière dont la sacralité de toute l’Eglise, celle de l’assemblée et de chacun des fidèles qui prend part au corps du Christ découle en un sens très physique du martyr de Pierre. Lorsque Pierre a été supplicié, crucifié tête en bas lors des persécutions de Néron contre les minorités religieuses et politiques, son corps a été enterré dans une simple tombe près de l’endroit où il a été exécuté, sur la colline du Vatican qui était déjà un cimetière. Dans les années qui ont suivi, les chrétiens de Rome lui ont construit un mausolée de même types sur les mausolées polythéistes, appelé trophée dont on peut encore voir les vestiges aujourd’hui. Avec Pierre le trophée païen à pris un sens nouveau, celui de la victoire sur la mort acquise par le Christ et à laquelle chacun de nous peut prendre part. L’Empereur Constantin puis les papes ont construit et reconstruit les autels successifs de la basilique juste autour et au-dessus de cette tombe, d’une manière qui ressemble un peu à des poupées russes ou aux différentes couches d’un oignon.

Vue en coupe de la tombe de saint Pierre et de l’autel de la Basilique

Ainsi aujourd’hui quand le Pape célèbre la messe à l’autel il le fait en présence et en continuité du corps martyrisé et sanctifié de Pierre qui est pour tous le sacrement d’une vie complètement offerte au Christ, comme le Christ lui-même s’est offert complètement pour nous. Plus qu’un esprit, c’est un même corps qui rassemble et sauve l’Église, le corps de saint Pierre qui est lui-même partie du corps du Christ qu’il a suivi jusqu’à la mort.

Vue de la Basilique Saint-Pierre de Rome avec le baldaquin au dessus de l’autel principal

L’église épiscopale Saint Paul de Rome, en ayant choisi comme saint patron l’apôtre des non-juifs, (aussi martyrisé à Rome !) s’inscrit dans cette continuité. Pour nous chrétiens « l’esprit du lieu » qui nous garde et nous fait grandir dans la connaissance de nous-mêmes et de Dieu est un Esprit incarné. C’est celui qui engendre le Christ et chacun de ses disciples. La vie du Christ, sa mort et sa résurrection et tous les témoignages des saints, transmis par la Bible et par la tradition nous donne vie dans leur sillage. C’est dans le corps du Christ que nous sommes recueillis et protégés, dans chaque communauté chrétienne qui nous accueille, où l’on peut trouver amour, réconfort, pardon. 

« Et incarnatus est » dans l’église Santa Maria della Vittoria, 2021. Cette oeuvre est le fruit de la collaboration d’une jeune artiste iranienne musulmane et de deux religieux catholiques.

Les lectures bibliques de ces dernières semaines nous parlent du fait d’habiter un lieu et un temps précis. Que fait Jésus pendant toutes ces années pendant lesquelles nous ne savons pas ce qu’il fait ? Ces années cachées qui vont de sa petite enfance à l’âge adulte où commencé son ministère ? Que fait-il de ses douze ans à ses trente ans ? Ces années de vie « cachée » du Christ sont je crois les années au cours duquel le Dieu qu’il est a grandi en humanité : non seulement parce qu’il a grandi en force et en maturité mais parce qu’il a fait en silence l’expérience de notre humanité et de toute sa création, de sa famille humaine, de son village de Galilée. Pendant sa vie cachée il a communié avec ce monde qui l’entourait sans le connaître pour que tout ce monde puisse être accueilli en Dieu.

Vue du Tibre et de la Basilique Saint Pierre de Rome depuis le Pont Saint-Ange

Rome est plein de la présence du Christ, visible ou invisible, et je suis joyeux de pouvoir vivre ici quelques temps. Quand le cœur vous manque, il suffit de lever les yeux pour voir une Madone à l’angle de la rue ou d’entrer dans une église. Les lieux et les rencontres prient avec vous et vous invitent à prier :

« Tout en résistant à la tendance qui consiste à restreindre la prière à des heures fixes, nous devons tendre à vivre d’une manière eucharistique en étant en tout temps et en tout lieu prêts à répondre à la présence divine. Nous devons rechercher les dons qui nous aident à prier sans cesse. L’Esprit nous offre le don de l’attention par laquelle nous discernons les signes de la présence et de l’action de Dieu dans la création, dans les autres et dans la trame de l’existence ordinaire.»


Règle de la Société de Saint Jean l’Évangéliste, « Prière et vie », chapitre 22.

Prière après le service du mardi au Centre Anglican durant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. De droite à gauche : le cardinal Mario Grech, Secrétaire général du synode des évêques (catholique romain); l’archevêque Ian Ernest, Représentant de l’Archevêque de Cantorbéry à Rome; moi.

Retour aux sources

Avant d’aller à Rome où je suis attendu le 10 janvier j’ai fait un détour dans ma famille en Bretagne, en France. Cela me donne l’occasion de vous parler un peu du pays d’où je viens avant de vous emmener à Rome. 

La Bretagne est une région à l’identité culturelle assez distincte du reste de la France car elle a longtemps été un duché indépendant avant d’être annexée en 1532 à la France. Même si à cause de la pression de l’hégémonie culturelle parisienne, de la centralisation de l’Etat et de politiques d’assimilation culturelle forcées, le breton n’est plus parlé que par 200 000 personnes, la culture bretonne se distingue toujours en matière de musique, de cuisine et de convivialité. J’aurai sûrement l’occasion d’en reparler dans un autre blog.

Comme les cultures galloise ou irlandaise, la culture et la langue bretonnes sont d’origine celtiques, les seules sur le continent. Depuis plus de 2000 ans la culture celtique est influencée par d’autres cultures, à commencer par la culture romaine ! Le christianisme en Bretagne, très majoritairement catholique romain, est aussi marqué par cet héritage celtique. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, nous avons fait à St. Esprit une vidéo de présentation sur le christianisme celtique (en anglais) où je parle  un peu de la façon dont cette manière d’être chrétien a marqué le paysage breton.

En plus du catholicisme, il y a aussi une petite présence protestante en Bretagne, principalement dans les villes comme Rennes. Souvent issues du Réveil protestant au XIXe siècle, ces communautés sont en général florissantes et rassemblent des chrétiens de toutes origines. L’anglicanisme est aussi représenté en Bretagne par une petite communauté d’expatriés anglais. Ils ont quelques églises, notamment à Dinard qui est une ancienne station balnéaire où les anglais viennent en touristes depuis les années 1830. Ces communautés anglicanes n’ont pour ainsi dire jamais eu d’ambition missionnaire et n’en ont pas plus aujourd’hui. Elles n’offrent que des services en anglais. 

Eglise anglicane St Barthélémy à Dinard

Tout cela pour dire que ma Bretagne d’origine est bien différente de Rome où je m’apprête à partir. Cette différence n’apparaît pas forcément quand on pense à l’Europe depuis les Etats-Unis mais témoigne néanmoins de la diversité du continent. Je pense que cela va transparaître dans mes expériences à Rome : je m’attends à y ressentir un sentiment de familiarité mais aussi à être déboussolé par des différences culturelles notables…